Moments forts

Retrouvez ici tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le déroulement
d’une finale de Championnat d’Europe ou de Jeux Olympiques,
ou d’un Grand Prix Coupe du Monde : vivez de l’intérieur la préparation,
ce qui se passe dans la tête du cavalier (et parfois dans celle de son cheval !),
le rôle de toute l’équipe, les moments de doute, de certitude, de joie , etc…etc…
Les médailles comme si vous y étiez !

 

Grand Prix Coupe du Monde
de Paris-Bercy 1992

Nous sommes en mars 1992, et je m’apprête à me rendre pour la première fois dans
le « temple » de Bercy, où je suis si souvent allée applaudir les plus grands cavaliers
du monde.

 

Et cette fois, c’est en tant que participante que je m’y rends, avec ma petite jument née

à la maison, Punition ! J’ai bien l’intention d’en profiter au maximum et de me régaler

à monter sur cette piste mythique (hélas abandonnée aujourd’hui) où j’ai vu gagner

les plus grands depuis que je suis toute petite. Aucune pression donc ce jour-là, juste

l’envie de bien faire… et de me faire plaisir au passage.

 

Arrive le dimanche : le Grand Prix Coupe du Monde.

A cette époque, il se courait en deux manches et un barrage, soit trois tours ce qui était

relativement éprouvant pour les chevaux. Le premier tour se passe sans encombre pour

ma jument et moi, et nous nous retrouvons en seconde manche, ce qui pour moi était

déjà énorme et suffisait à me satisfaire pour cette première fois !

 

Lors de la seconde manche, Punition saute de nouveau très bien, elle semble très

en forme et effectue un nouveau sans faute qui nous qualifie pour le barrage.

Je suis comblée, je n’en attendais pas autant et pour moi l’objectif est d’ores et déjà

atteint : j’ai justifié ma sélection et n’ai pas failli sous la pression.

 

Pourtant, il reste encore un morceau de choix, le barrage à quatre, avec un britannique,

un allemand, et un français et non des moindres : le numéro 1 mondial et Champion

du Monde en titre Eric Navet et son célèbre Quito de Baussy !

 

Tête de pioche

J’ai de la chance, je pars en dernier, juste après le tour d’Eric. Problème : Eric est sans

faute dans un super chrono, il est en tête, et contrairement à Patrick Caron l’entraîneur

national, il ne semble pas m’avoir sous-estimée car il est allé vraiment très vite !

J’effectue ma détente tranquillement avec mon père, et me dirige vers la piste.

 

Juste avant d’entrer, Patrick Caron vient me voir : « bon alors, Eric est en tête

et imbattable, ne cherche pas à tout casser, assure la seconde place avec un sans faute».

 

Déjà tête de pioche à l’époque, je lui dis « oui bien sûr », tout en en pensant

« imbattable ? c’est ce qu’on va voir ». En effet, il aurait fallu être stupide pour ne pas

saisir une telle opportunité : le matin même j’aurais signé pour une quatrième place,

il n’y avait donc aucun risque…à les prendre tous pour tenter d’avoir mieux

Mais la réaction de Patrick était, elle aussi, normale : en tant que chef d’équipe

il souhaitait bien évidemment voir deux Français aux premières places.

 

Une Punition en or

Je pars donc sur mon tour en prenant mes virages au plus court, grapillant des centièmes

de secondes à Eric et Quito, ma petite jument vole littéralement, elle se transcende

et m’offre une victoire en or, qui restera longtemps le plus beau jour de ma carrière !

 

Moi qui en avais tellement rêvé, en voyant des John Whitaker ou des Franke Sloothaak

effectuer leurs tours d’honneur de Grand Prix Coupe du Monde au volant de la Volvo

qu’on gagnait alors, à mon tour je pouvais effectuer des dérapages sur la piste de Bercy

au volant de la célèbre voiture ! C’était comme une sorte de consécration pour la gamine

que j’étais à l’époque, un peu comme un ticket d’entrée pour la cour des « Grands » !

 

A partir de là, plus rien n’a été pareil : on a commencé à me prendre au sérieux,

j’ai obtenu des sélections pour participer à différents concours internationaux,

et je me suis qualifiée pour cette fameuse finale de Coupe du Monde en Californie,

à la suite de laquelle M. Mars a décidé de m’acheter un cheval pour aller encore plus loin.

Ce cheval…c’était Rochet bien sûr. Un grand merci à ma Punition, la « grande petite ».

 

PS : pour la petite histoire, pas fatiguée pour deux sous de son exploit, Punition récidivai
sept jours plus tard en remportant le Grand Prix du CSI de Caen !

 

Jeux Olympiques d’ATLANTA, 1996

La veille de la finale de ces Jeux Olympiques, j’avais le sentiment, non, la certitude,
que j’étais en mesure d’être sur le podium le lendemain.
Je m’étais préparée minutieusement, ne laissant aucun détail au hasard, et cela me

donnait une force mentale incroyable, car je ne voyais pas comment j’aurais pu être

plus prête. Et par-dessus tout, je sentais que mon cheval Rochet était au top

de sa forme, prêt à accomplir de grandes choses.

 

Canicule et numéro 1

Nous sommes le dimanche 4 août 1996, au « Horsley Park » d’Atlanta, le stade équestre

spécialement construit pour les Jeux Olympiques, la température extérieure est de 38°C

et le taux d’humidité de 98%…on s’attend tous à souffrir !

J’ai le n°1 au départ, non pas parce que je suis première au provisoire hélas,
mais parce que l’épreuve se déroule dans l’ordre inverse du classement provisoire,
et que je me suis qualifiée de justesse.

 

Photo : Agence ALBRAN / Jehan de Monléon ©

 

Incident de départ…

Le premier jour en effet, les choses ne se sont pas exactement passées comme je l’espérais.

Il nous est arrivé une petite mésaventure : en sautant le dernier vertical avant d’entrer
en piste, Rochet s’est marché sur un glome et s’est entaillé assez profondément.

Sans pour autant que ce soit grave, c’est une sacrée tuile au moment d’entrer en piste

pour mes premiers JO ! Le vétérinaire de l’Équipe de France saute aussitôt sur son sac

à dos, improvise un bandage compressif ultra-rapide sur le talon de Rochet, et il me faut

bien entrer en piste cependant, car le commissaire au paddock commence à s’impatienter

et à hurler dans le micro que je vais être éliminée si je n’entre pas immédiatement

sur le parcours. On a vu mieux comme « déstressant » avant d’entrer en piste…

 

Tout au long du parcours, je n’arrête pas de penser à Rochet en me disant qu’il a sûrement

mal, et je ne peux absolument pas le monter à 100% : résultat 8 points (deux barres),

ce qui n’est pas catastrophique compte tenu des circonstances, mais évidemment assez

éloigné de ce que j’avais prévu, à savoir un sans faute pour bien entrer dans la compétition.

Nous participons ensuite à l’épreuve par équipe, et, même si Rochet n’accuse plus le coup,

nous accomplissons deux parcours à 4 points (une faute) et terminons à la 4ème place

par équipe, ce qui est une grosse déception par rapport aux ambitions de l’Équipe de France.

 

L’ensemble de ces épreuves nous place finalement, Rochet et moi, au 20ème rang

du provisoire en individuel, ce qui signifie une qualification pour la Finale, où,

contrairement aux Championnats d’Europe ou du Monde, les compteurs sont remis

à zéro, ce qui nous laisse toutes nos chances de revenir aux meilleures places.

 

Retour à la finale

Je pars donc en n°1 , avec par conséquent aucune information complémentaire sur

le parcours et ses difficultés, puisque je n’ai vu passer aucun concurrent. Cela ne me gêne

pas outre mesure avec Rochet, car il a une foulée tellement spéciale, toute petite malgré

sa grande taille, qu’il vaut mieux que je ne me laisse pas trop influencer par les parcours

des autres, sous peine de faire des bêtises, comme par exemple faire une foulée de moins

dans une ligne, ce qui me vaudrait au mieux un 4 points et au pire… une « georgette »

voire un vol planer sans mon cheval !

 

Je pars donc plutôt confiante sur mon tour, sans doute trop, car soudain c’est la faute

dans un double : un petite faute de postérieurs sur la barre de devant d’un oxer,

faute classique chez Rochet, parce que je n’avais sûrement pas dû assez l’éloigner.

 

A ce moment-là, je ne pense plus un seul instant au podium : dans ma tête, tout est fini,

à cause de ce petit 4 points. Je cours donc désormais pour une place, si possible dans

les 8 premiers. La première manche était dure. Le parcours de la seconde manche est

carrément diabolique !

 

La chef de piste américaine, Lynda Allen, a eu recours à toutes les ruses et tous les pièges

possibles et imaginables pour départager les concurrents, et les victimes tombent

les unes après les autres, parmi les meilleurs cavaliers mondiaux (il n’y aura que très peu

de sans fautes sur ce second tour).

 

Photo : Agence ALBRAN / Jehan de Monléon ©

 

Merci Bosty

Le triple, en particulier, avec un vertical sur bidet au milieu, va faire de gros dégâts.

Moi, j’ai de la chance, j’ai bénéficié d’un « tuyau » : mon camarade d’Équipe de France

« Bosty » vient en effet me trouver au paddock pour m’aider.

 

Il m’explique que presque tous les cavaliers font la faute sur le vertical du milieu

parce qu’on aborde l’ensemble après 4 foulées longues alors que la distance a-b du triple

est très courte. Il me conseille donc sur la façon de le passer sans faute à son avis :

avancer très fort à la réception de l’obstacle qui précède, de manière à pouvoir « tenir »

la dernière foulée avant le triple, et faire un saut assez décomposé sur l’oxer d’entrée,

qui permettra de ne pas se retrouver trop court sur le vertical sur bidet du milieu.

Je bois littéralement ses paroles, pars sur ma seconde manche et j’exécute ses consignes

à la lettre.

 

Je ne le remercierai jamais assez de m’avoir aidée à passer ce fichu triple sans faute !

Car là, Rochet saute de nouveau comme un dieu, triple compris, ce qui me fait encore plus

amèrement regretter mon 4 points de la première manche. Ce 4 pts qui me privera au

final de…la médaille d’or, même si je ne le sais pas encore.

 

Angoisses, calculs et supputations…

A l’issue de ce second tour en effet, pour moi comme pour tout le staff français, les choses

s’arrêtent là. Il ne nous reste plus qu’à nous asseoir dans les tribunes et à attendre la fin

de la compétition en regardant les autres. Pas une seconde nous ne pouvons envisager

un autre scénario qu’un classement « moyen ».

 

Je renvoie donc Rochet aux écuries avec Sylvain, son groom, et lui dis de le desseller.

J’assiste à la fin de la seconde manche aux côtés de mes parents dans les tribunes, et nous

faisons comme tout le monde : chaque fois qu’un concurrent fait une barre qui le place

derrière moi, nous calculons… que je gagne une place dans le classement.

 

Et c’est ainsi que petit à petit, de la 17ème place approximativement, je remonte,

je remonte, je remonte…jusqu’à la 8ème, 7ème, 6ème… place du provisoire

Et là il se passe quelque chose de bizarre : au lieu de nous réjouir, nous commençons

à nous interroger sur le déroulement possible de la suite. Que va-t-il se passer si les

derniers partants font tous plus d’une faute ? Pourrait-il y avoir barrage ?!

 

Nous sommes tous incrédules, médusés. Personne ne pensait un instant en arriver là.

C’est tellement improbable qu’autant de cavaliers placés avant vous à ce niveau se

mettent à échouer les uns après les autres !

Et soudain c’est l’affolement : dans l’hypothèse d’un barrage, il faut prévenir Sylvain,

mon groom, pour qu’il ramène de toute urgence Rochet au paddock pour un éventuel

barrage ! Le vétérinaire court aux écuries le prévenir, pendant que je fonce au paddock.

Je monte sur Rochet dès qu’il arrive et entame une détente « au cas où ».

 

Ultimes rebondissements

Quelques minutes plus tard, Patrick Caron, notre entraîneur national, déboule en trombe

au paddock : Ulrich Kirchoff est le seul double sans faute, il est champion olympique,

mais maintenant il faut faire un barrage pour déterminer l’argent et le bronze, et nous

sommes plusieurs à le courir ! Catastrophe…je suis complètement désappointée.

 

Il y encore quelques minutes j’étais aux portes d’une 5ème place, qui, dans l’état actuel

des choses, faute de podium, m’aurait tout à fait ravie, et voilà qu’à présent je suis

susceptible de finir 2ème, 3ème… ou beaucoup plus loin pour peu que je rate mon

barrage !

 

C’est assez démoralisant de courir dans ces conditions, mais bon, puisqu’on en est là,

il faut bien remettre un dernier coup de collier, retrouver un état de concentration

optimum (ça c’est le plus dur, après avoir décompressé dans les tribunes et imaginé

la compétition terminée !). Je précise aussi qu’il fait une chaleur à mourir, donc, après

deux manches éprouvantes, Rochet et moi ne sommes plus dans un état de fraîcheur

optimale…Mais les autres concurrents non plus, et ça c’est plutôt rassurant !

 

J’aurais bien aimé partir en dernier pour ce barrage, afin de « prendre un peu

la température » et avoir des points de repère, mais évidemment l’ordre du premier tour

étant conservé, je dois repartir en N°1…

 

J’adopte une méthode qui réussit plutôt bien dans ce genre d’épreuve hyper-relevée :

je ne cherche pas à « casser le chrono », je privilégie le sans faute en ne prenant pas tous

les risques, mais j’imprime quand même un rythme assez soutenu, de manière à forcer les

adversaires à courir derrière moi. Ensuite… je compte sur le fait que, d’une part certains

chevaux accuseront nécessairement la fatigue, et que d’autre part il y aura tout aussi

nécessairement des cavaliers dont les nerfs craqueront sous la pression.

 

J’effectue donc un tour rapide mais sans plus avec mon Rochet, qui saute magnifiquement,

puis je vais me placer à l’entrée de piste pour regarder les autres concurrents en espérant

qu’ils ne soient pas tous aussi inspirés que moi…

 

La stratégie s’avère payante : mes adversaires craquent tous plus ou moins les uns après

les autres, sauf Willi Melliger et son géant blanc Calvaro, qui avec sa foulée immense,

me grappille quelques dixièmes au chrono. Même le fabuleux et invincible E.T. monté

par Hugo Simon commettra une faute sur le dernier, lui qui avait gagné tellement

de Grands Prix durant la saison !

 

Le supplice des dernières minutes…

Reste encore le dernier à partir, le Hollandais Jan Tops avec son génial Top Gun.

Je ne peux m’empêcher de penser que tout est fichu pour moi et que la France

va finir une fois de plus 4ème , car voir Top Gun faire une barre, c’est un peu comme

voir Roger Federer rater un service : ça n’arrive quasiment jamais !

 

Je suis dans un état d’angoisse indescriptible, et – je m’en excuse auprès de Jan Tops

bien qu’il en aurait sûrement fait autant dans la situation inverse – je souhaite de tout

mon cœur qu’il fasse une barre, une toute petite barre de rien du tout.

 

Mon supplice ne dure que très peu de temps, car Jan Tops part sur son tour dans une

cadence qui me semble un peu lente. Je me retourne même vers Philippe Benoît,

le véto de l’Équipe de France en lui disant à cet instant : « regarde, il part mal »,

et j’ai à peine fini ma phrase qu’il renverse le N°1 et… que je me retrouve médaille

de bronze olympique !

 

Photo : Agence ALBRAN / Jehan de Monléon ©

 

Merci, merci Rochet (et les autres)

Pas besoin de vous décrire la suite… ce ne furent que cris de joies de toutes part

(il y avait de nombreux supporters français à Atlanta), et cette médaille arrivait

à point nommé à la fin des Jeux car jusqu’alors, que ce soit en complet, en dressage

ou en CSO, la France avait cumulé les 4ème places, qui sont de loin les pires lorsqu’il

est question de podium !

 

Pour ma part j’ai énormément pleuré de joie dans l’encolure de Rochet, que j’ai

abondamment remercié du beau cadeau qu’il me faisait. Beaucoup pleuré aussi dans

les bras de mon groom Sylvain Mercent qui s’était si bien occupé de Rochet, et pleuré

pas mal encore dans les bras de mes parents et de mes propriétaires, à qui je devais

également beaucoup, sans oublier tout le staff fédéral qui avait été déterminant dans

cette réussite, chacun apportant sa contribution au résultat : Patrick Caron, l’entraîneur

national, qui avait fini par me faire confiance en me sélectionnant, Jean-Louis Brochet

le merveilleux maréchal-ferrant, Philippe Benoît le vétérinaire qui avait réparé

dans un temps record l’entaille au talon de Rochet, et bien sûr mes petits camarades

de l’Équipe de France Patrice Delaveau, Hervé Godignon, et Bosty, qui m’a « soufflé »

la solution du triple final, et avec lesquels j’ai passé un mois épatant à Atlanta pour

préparer ces Jeux Olympiques.

 

Droits photo : Agence ALBRAN / Jehan de Monléon ©

 

Bon, eh bien c’est pas tout ça, mais aujourd’hui, il me reste encore une médaille d’Or

olympique à gagner, et quelques années devant moi ; donc s’il y a quelque part un cheval

qui a des rêves de gloire (et de gros moyens !), qu’il me fasse signe !

 

HICKSTEAD, Championnats d’Europe,
août 1999

 

Résumé des épisodes précédents…

Petit rappel des faits avant la « dernière ligne droite » de la finale le dimanche,

que je vais tenter de vous retranscrire le plus fidèlement possible, afin que vous puissiez

réellement vivre de l’intérieur une « course au titre » !

– Premier jour, jeudi : parcours de Chasse. 4 points et une 19ème place.

– Deuxième jour, vendredi : Epreuve par Equipe. Double sans-faute, hélas mal

récompensé par une 4ème place par équipe, mais qui me permet de remonter

à la 5ème place du provisoire.

– Troisième jour, dimanche : Finale individuelle. Rochet est en super forme ;

il a bien récupéré après les deux manches par équipes.

Nous devons absolument remonter les 5 places devant nous !

 

Convictions

Un coup d’œil sur ce bref rappel des faits le montre : on ne peut pas dire que l’aventure

d’Hickstead ait franchement bien démarré, et pourtant…. Durant tout le concours,

je n’ai jamais douté, même après la 19ème place du premier jour. J’étais sûre de la forme

de mon cheval, et sûre de moi. Rien ne pouvait nous arriver.

 

Ma confiance découlait du sentiment d’avoir effectué une préparation optimale de Rochet

durant les mois qui ont précédé le Championnat. Notamment, j’avais particulièrement

tenu compte de l’âge de mon cheval, 16 ans, et adapté son programme en privilégiant son

moral et en évitant à tout prix de trop solliciter son physique et d’entamer sa fraîcheur.

Aussi, j’avais insisté pour que Rochet n’ait pas à concourir sur des terrains où il ne se

sentait pas à l’aise et risquait de se trouver en difficulté, et je lui avais fait gagner des épreuves, pas forcément difficiles, mais histoire de lui donner un sentiment de confiance

et de sécurité, et entretenir son moral de « gagneur ».

 

Le jour de la finale, j’avais encore gagné en confiance : Rochet avait totalement récupéré

de ses efforts des jours précédents, et était frais comme un gardon. Le vétérinaire de

l’Equipe de France, Olivier Lepage, m’a d’ailleurs dit « tu peux y aller à fond, il est aussi

frais que mercredi ! ».

Je le sentais bien, et ça décuplait mes forces et mon envie de gagner.

 

Photo : Kit Houghton ©

Le matin, reconnaissance du parcours. A la sortie de piste, deux journalistes,

Sabrine Cayez de Cheval Pratique et Anne Ladouce de l’Equipe, me demandent mon

opinion sur le tour. Je leur réponds en riant que c’est épouvantable, que je n’ai jamais

rien vu d’aussi difficile, et que je me demande même s’il y aura des sans fautes tellement

c’est dur !

 

Parce qu’on a beau ne pas avoir de doute et se sentir en pleine forme, il y a parfois

des parcours qui vous remettent à votre place ! En particulier la ligne d’obstacles en fin

de parcours, avec un triple vertical-oxer-oxer suivi d’une rivière, d’une barrière blanche

d’1.70m face à la porte et qui semblent être destinés à être le juge de paix du parcours.

En Angleterre, on peut prendre des paris sur les concours hippiques.

Ce matin-là, Rochet et moi sommes donnés favoris par les bookmakers, à 1,5 contre 1.

 

La première manche semble leur donner raison. Elle se déroule sans encombre.

Rochet déroule un magnifique sans faute, se jouant des difficultés, même s’il « chauffe »

dangereusement en fin de parcours. Mais il n’y aura que très peu de sans fautes à l’arrivée

de ce premier tour, ce qui nous vaut de remonter de la cinquième à… la première place

du provisoire !

 

Dernière ligne droite

Après une pause, la seconde manche commence, dans l’ordre inverse du classement

provisoire, ce qui nous fait partir en dernier Rochet et moi. Le parcours est légèrement

réduit ainsi que le nombre d’efforts. Je suis au paddock, en train de détendre Rochet,

hyper concentrée. Mon père me met les barres, comme toujours. La détente se passe

bien. Markus Fuchs et Tinka’s Boy passent juste avant moi et font un sans faute.

 

A ce moment, il me faudrait une info cruciale : quels sont les scores actuels, afin de

connaître ma marge de manœuvre (le nombre de fautes que je peux ou pas me permettre).

J’ai hélas un peu de mal à trouver un membre du staff fédéral, tous absents

à l’entrée de piste, et c’est finalement un spectateur britannique compatissant qui me

fournira l’info déterminante : j’ai une barre d’avance sur mon poursuivant Markus Fuchs,

mais si je fais deux barres je serai reléguée très loin… Je le remercie, me replonge

aussitôt dans ma concentration, et entre en piste.

 

Joker grillé…

Je démarre mon parcours, et à la réception du n°4, Rochet se met à chauffer fortement,

me prend la main, et se rapproche dangereusement du vertical n°5 : c’est la faute.

A ce moment-là je me dis « Mon Dieu j’ai grillé mon joker bien trop tôt, il reste toutes les grosses difficultés… » et notamment la fameuse ligne triple/rivière/barrière qui est restée inchangée depuis la première manche.

 

Rochet est toujours bouillonnant, je pense qu’il en a probablement assez de faire des

parcours et des efforts. Il franchit cependant très bien le triple. J’accélère pour la rivière

(4,50 m de large quand même…), mais à la réception, il devient de plus en plus difficile

à contrôler et bagarre fort contre ma main. Plutôt que de lutter contre lui et de risquer

de le contracter, je choisis de ne le reprendre que très peu afin de ne pas lui « casser »

le dos, quitte à arriver un peu fort sur ma barrière, avec de la vitesse certes, mais surtout

avec de l’équilibre.

 

Le choix s’avère payant, la barrière est passée sans encombre. Il reste un énorme oxer

et un droit de palanques : pas question de flancher. Je prends mon virage à main gauche

en passant devant la porte et amorce la courbe qui me mène sur l’oxer.

 

Vieux démons

C’est alors qu’à ce moment-là, les vieux démons de Rochet le reprennent :

il décide de paddocker !

A environ cinq foulées de l’oxer je le sens brutalement se bloquer, passer derrière

mes jambes, tout en se rabattant vers la gauche, là où se trouve la porte de sortie.

Ca ne dure qu’une fraction de seconde, et c’est à peine visible de l’extérieur, mais moi

je le sens, et l’espace d’un instant, j’ai le temps de me dire, « oh non, il va dérober »,

et Dieu sait qu’il en est capable car quand Rochet ne veut pas ou plus faire quelque

chose, eh bien il ne le fait tout simplement pas et rétive !

 

Mais là je ne lui laisse pas le choix : le titre est à portée de main, pas question de le

laisser passer si près du but. Je l’empoigne avec les jambes et les mains avec une telle

intensité que je suppose qu’il a dû se dire que je ne plaisantais pas et que finalement

il valait peut-être mieux m’écouter !

 

Mais, conséquence de ce coup de jambe énergique, Rochet se met à fuir un peu fort juste

après l’oxer, alors que la distance oxer-palanque est plutôt courte… et là, contrairement

à la barrière, pas question d’aborder une palanque d’1,65m plein gaz. Je le reprends

rapidement et fermement, avec beaucoup de jambes pour garder son dos tendu et ne pas

risquer un saut à plat et une faute de postérieurs, et …mon Rochet franchit la palanque

sans faute !

 

Pas de petit bruit…

Je ne pourrais pas l’affirmer, mais il me semble me souvenir que j’ai fermé les yeux

au planer, dans l’attente du petit bruit caractéristique du postérieur qui touche la barre

et la fait tomber… Mais ce petit bruit n’est pas venu.

Alors j’ai su…J’ai su que « c’était fait ».

 

J’aimerais revivre cette sensation unique, indescriptible, du moment où l’on acquiert

la certitude que plus rien ne peut empêcher la victoire, mais hélas elle aussi impossible

à revivre qu’à décrire : c’est simplement… immense.

 

A la fois un sentiment de soulagement, une sensation de mission accomplie, une joie

monumentale, la sensation d’avoir accompli quelque chose de grand et de la partager

avec son cheval, de le devoir à son courage et à la complicité tissée avec lui.

 

Que lui et moi

A ce moment-là, il n’y a que moi et Rochet. Nous ne formons qu’un. Tout le reste :

les tribunes, la clameur de la foule, n’existe pas. Il faut vraiment profiter de ce moment,

car il est très bref, et la suite n’est qu’un enchaînement de confusion et de bousculade

qui nous laisse moins le temps de savourer.

 

La première chose qui m’a marquée, c’est que, comme souvent lors de mes grandes

victoires, ce ne sont pas les personnes que j’avais le plus envie de serrer dans mes bras

qui m’ont accueillies à la sortie. Ce sont celles qui m’étaient le moins proches, souvent des inconnus, parfois même des gens que je n’appréciais pas spécialement…

c’est très curieux !

Ce n’est qu’après de très longues minutes que j’ai enfin pu embrasser mes parents,

mon fiancé, mes propriétaires, à la fois parce qu’ils sont d’un naturel discret et parce que

les autres ne les laissaient pas approcher !

 

La suite n’est pas tellement amusante : une conférence de presse obligatoire,

passage obligé que je me débrouillais toujours pour rendre rigolote, au grand plaisir

des journalistes. Ceux-ci étaient d’autant plus comblés qu’ils avaient un autre sujet

amusant à commenter avec la présence, aux côtés de la mienne sur le podium, de la

Suissesse Lesley Mac Naught, une formidable cavalière à l’immense talent.

 

Droits photo : Kit Houghton ©

La revanche des filles !

Deux mois plus tôt, avait eu lieu en effet à Hickstead le traditionnel CSIO annuel
qui se présentait cette année-là, plus que jamais, comme l’occasion d’une répétition
générale avant les Championnats d’Europe. Or, le CSIO d’Hickstead est le seul d’Europe
à proposer deux Grands Prix séparés, l’un pour les femmes et l’autre pour les hommes.

 

Le règlement aurait nécessité un changement préalable exceptionnel pour permettre

à tous les concurrents de se confronter dans des conditions similaires à celles

du Championnat. Mais, en dépit des demandes notamment de la FFE, l’organisateur

a refusé à l’époque. L’affaire avait fait un petit scandale car cet entêtement de

l’organisateur, s’il était légitime puisqu’il était chez lui, était peu fair-play vis-à-vis

des meilleures cavalières européennes amenées à concourir le Championnat deux mois

plus tard. Rappelons qu’on était quand même en 1999, ce qui laisse songeur quant

à l’évolution des mentalités sur la parité en Grande-Bretagne !

 

Pour ma part, j’avais d’ailleurs refusé de courir ce Grand Prix sans intérêt à 1,40m avec

des cavalières amateurs. Je voulais me frotter à l’élite mondiale sur 1,60 m pour mesurer

le degré de préparation de mon cheval et le mien… ou rien. Pour préserver nos chevaux

et ne pas les faire courir pour rien, mais aussi au nom de l’égalité des chances qui n’était

pas respectée, Leslie et moi avions boycotté ce CSIO. Nous étions les seules femmes

à l’avoir fait, en tenant tête à nos Fédérations respectives.

 

Et à l’arrivée, nous nous sommes aussi retrouvées les deux seules femmes sur le podium… Amusant, non ?

 

Une banderole de pommes et de carottes

Pour revenir, à l’après-compétition, une fois les formalités accomplies auprès des

journalistes, je suis allée dire au revoir à mon bon Rochet, le gaver de friandises une fois

encore, l’embrasser très fort, puis j’ai pris le chemin de l’aéroport.

Mon portable n’arrêtait pas de sonner c’était du délire ! Je me souviens, le tout premier

appel a été celui d’Hervé et Olivia Godignon. A l’aéroport, nous avons bu du champagne

avec M. et Mme Mars, les heureux propriétaires de Rochet, et mes parents.

 

 

A mon retour, j’ai préparé l’accueil de Rochet qui devait rentrer le lendemain, après une

bonne nuit de repos à Hickstead. Je lui ai confectionné une banderole de bienvenue toute

en pommes et en carottes, que j’ai suspendue au-dessus de son écurie. Puis il a savouré

quinze jours de vacances complètes sans aucune contrainte ! C’était bien le moins que je

pouvais faire pour le remercier.

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